Un stablecoin en francs suisses paraît facile à vendre. Le franc est l’une des valeurs refuges préférées au monde, et les gens paient déjà une prime pour le détenir. Mettez-le sur la blockchain, avec une vraie autorisation suisse derrière, et les acheteurs devraient faire la queue.
Je le pensais aussi, jusqu’à une conversation cette semaine sur LinkedIn avec un confrère avocat spécialisé en crypto. Il a mis le doigt sur le vrai problème, et ce n’est pas la demande. C’est le taux d’intérêt.
1. Comment un émetteur de stablecoin gagne réellement de l’argent
Un émetteur de stablecoin prend votre argent, vous donne un coin et promet de le racheter au pair. Entre les deux, il détient une réserve. Son revenu principal, ce sont les intérêts produits par cette réserve.
Il ne peut pas partager ces intérêts avec vous. Selon le projet suisse, un établissement de moyens de paiement ne peut accepter des fonds de clients que s’il ne verse aucun intérêt sur ceux-ci (projet d’article 51a). Il doit détenir la réserve en dépôts à vue auprès d’une banque, ou en actifs liquides de haute qualité à courte échéance (projet d’article 51i). Il peut garder pour lui le revenu de ces placements (projet d’article 51k).
Le modèle est donc simple : le détenteur obtient la stabilité, l’émetteur obtient le rendement. Toute l’activité repose sur ce rendement. Pour les règles de la nouvelle autorisation, voir Stablecoin Licence Switzerland (en anglais).
2. Le problème du franc : zéro
Le 24 septembre 2026, la Banque nationale suisse (BNS) a laissé son taux directeur à 0 %. Sa prévision d’inflation suppose que le taux y reste. Le SARON, le taux au jour le jour du franc suisse, était légèrement négatif en octobre 2026.
Le 16 septembre 2026, la Réserve fédérale américaine a relevé sa fourchette cible à 3,75 %–4 %. La même réserve, en dollars, rapporte de l’argent bien réel.
Prenons une réserve de 100 millions, placée en actifs de haute qualité à court terme :
| Stablecoin en dollars | Stablecoin en francs suisses | |
|---|---|---|
| Réserve | 100 millions USD | 100 millions CHF |
| Taux à court terme (octobre 2026) | Environ 3,75 % à 4 % | Environ 0 %, légèrement négatif au jour le jour |
| Revenu annuel de l’émetteur | Environ 3,8 millions USD | Presque rien |
| Qui paie l’équipe de conformité, l’audit et la banque dépositaire ? | La réserve | Personne, sauf si l’émetteur facture des frais |
L’émetteur en dollars est payé par la Réserve fédérale. L’émetteur en francs n’est payé par personne. Et les coûts sont les mêmes des deux côtés : capital, équipe de conformité, audit externe, banque dépositaire, technologie, reporting. Le statut de valeur refuge attire les détenteurs. Il ne paie pas l’émetteur.
3. Cela peut être pire : les taux négatifs
Zéro n’est pas le plancher. De janvier 2015 à septembre 2022, le taux directeur de la BNS était négatif, à -0,75 % pendant la plus grande partie de cette période.
Le projet suisse y a pensé. Selon le rapport explicatif, les intérêts négatifs prélevés sur la réserve peuvent être répercutés sur les détenteurs : la réserve diminue, et le nombre de coins diminue avec elle, chaque coin restant remboursé à un franc. Cela protège l’émetteur. Mais essayez de vendre un coin dont le solde baisse chaque mois.
Deux autres règles rendent la réserve coûteuse. Elle doit être détenue dans la même monnaie que le coin : un coin en francs exige des actifs en francs, donc pas de bons du Trésor américain couverts en francs. Et le rapport prévoit, dans la plupart des cas, une marge au-dessus du 1:1 pour absorber le risque de marché sur la réserve. Cette marge, c’est l’argent de l’émetteur, qui ne rapporte rien non plus.
4. Qui peut le faire fonctionner
L’économie ne rend pas un stablecoin en francs impossible. Elle décide qui peut se l’offrir.
- Les banques et les consortiums bancaires, pour qui le coin est un outil de paiement, pas un centre de profit. En avril 2026, UBS, PostFinance, Sygnum, Raiffeisen, la Zürcher Kantonalbank et la BCV ont annoncé un bac à sable pour un stablecoin en francs suisses, mené en 2026 avec un nombre limité de participants et des plafonds de transactions. Pour eux, la question n’est pas le rendement ; c’est de garder l’activité de paiement en mains suisses. Mais les banques ont leur propre problème, expliqué plus bas.
- Les émetteurs qui font payer le service: frais d’émission et de remboursement, frais de transaction, ou commission payée par les entreprises qui utilisent le coin. Cela fonctionne, mais c’est plus difficile à vendre qu’un coin gratuit. Les règles suisses pourraient aussi permettre ce que les règles européennes interdisent : selon MiCA, un jeton de monnaie électronique doit être remboursé gratuitement, à tout moment, alors que le projet suisse laisse au Conseil fédéral les conditions de remboursement, y compris d’éventuels frais. Pour des utilisateurs institutionnels qui apprécient la rapidité et le règlement 24 heures sur 24, des frais modestes à l’émission et au remboursement sont un coût normal, pas un obstacle rédhibitoire.
- Les émetteurs dotés d’un écosystème autour du coin: une plateforme d’échange, une plateforme de paiement ou une activité de négoce qui gagne son argent ailleurs et utilise le coin pour attirer des flux.
- Les émetteurs qui ont besoin de financement adoreraient un coin en francs : c’est de l’argent à coût zéro. Mais le projet suisse ferme cette porte aux établissements de moyens de paiement : la réserve doit être placée en dépôts bancaires ou en actifs liquides à court terme, pas dans les propres projets de l’émetteur.
Pourquoi les banques ont leur propre problème. Selon le projet suisse, une banque ne peut pas émettre elle-même un stablecoin suisse. Aucune autre autorisation ne couvre l’activité d’un établissement de moyens de paiement, pas même une licence bancaire ; une banque doit donc créer une entité juridique distincte (rapport explicatif, page 51). Cela change l’économie de trois façons :
- La filiale vit avec le même zéro. Elle est soumise aux mêmes règles de réserve que tout autre émetteur : dépôts bancaires à vue ou actifs liquides à court terme, dans la même monnaie, sans intérêt pour les détenteurs. La banque ne peut pas utiliser l’argent reçu pour financer ses crédits, alors que c’est exactement ainsi qu’une banque gagne de l’argent.
- Les coûts fixes doublent. La filiale a besoin de son propre capital, de sa propre gouvernance, de sa propre équipe de conformité et de son propre audit. À 0 %, ce sont des coûts sans aucun revenu en face. Un groupe bancaire peut les porter, mais seulement s’il voit le coin comme un outil stratégique pour défendre son activité de paiement, pas comme un centre de profit.
- Les dépôts tokenisés paraissent plus attrayants. Un dépôt tokenisé reste au bilan de la banque : la banque peut le prêter, et il reste un dépôt bancaire, avec la protection habituelle des déposants. Pas de filiale, pas de nouvelle autorisation. Le rapport explicatif traite les dépôts tokenisés séparément des stablecoins. Beaucoup de banques pourraient donc finir par les préférer.
L’annonce des banques parle d’un stablecoin en francs suisses, mais ne dit pas comment il serait émis. Que le bac à sable débouche sur un stablecoin émis par une filiale ou sur des dépôts tokenisés nous dira comment les banques ont fait le calcul.
Ce qui ne fonctionne pas, c’est le modèle du dollar copié en francs : un émetteur autonome, qui vit du revenu de sa réserve. À 0 %, cet émetteur perd de l’argent dès le premier jour.
5. La voie étrangère
Les stablecoins en francs ne viendront pas seulement de Suisse. En février 2026, AllUnity, une coentreprise de DWS, Flow Traders et Galaxy, a annoncé CHFAU, un jeton de monnaie électronique libellé en francs, soumis aux règles européennes MiCA.
Selon le projet suisse, un tel coin est un stablecoin étranger : il compte comme un cryptoactif ayant un caractère de négoce. Une société suisse qui le détient ou le négocie pour des clients aura besoin de la nouvelle autorisation d’établissement pour services avec des cryptoactifs. Nous expliquons la différence entre stablecoins suisses et étrangers dans Suisse ou UE : quelle licence suisse correspond à quelle licence européenne ?.
L’émetteur étranger fait face au même calcul, à une différence près : si son groupe gagne de l’argent ailleurs, il peut porter un coin en francs à perte dans le cadre d’une offre plus large. Un émetteur suisse autonome ne le peut pas.
6. Les contournements : ce qui marche et ce qui ne marche pas
Demandez autour de vous et vous entendrez une douzaine d’astuces. Voici ce qu’elles valent face au projet suisse :
| Idée | Est-ce que cela fonctionne en Suisse ? |
|---|---|
| Frais d’émission, de remboursement et de transaction | Oui. Légal et simple. La seule question est de savoir si les utilisateurs paieront. |
| Coin de règlement pour les banques, gérants de fortune et exportateurs, payé par transaction | Oui. Probablement le modèle le plus réaliste : le coin se rentabilise comme une infrastructure. |
| Coin intégré à une activité plus large (plateforme d’échange, plateforme de paiement) | Oui, si le reste de l’activité le finance. |
| Actifs de réserve à rendement plus élevé (papier commercial, obligations sécurisées) | Très limité. La réserve doit être placée en dépôts bancaires à vue ou en actifs liquides de haute qualité à courte échéance. Quelques points de base au mieux. |
| Réserves en dollars couvertes en francs | Non. La réserve doit être dans la monnaie du coin. Et la couverture coûterait de toute façon à peu près l’écart de taux. |
| Panier surcollatéralisé d’actions ou d’immobilier suisses | Non. Ce n’est plus un stablecoin au sens de la nouvelle autorisation, mais un fonds ou une valeur mobilière, avec ses propres règles. |
| Répercuter les taux négatifs sur les détenteurs | Autorisé pour les intérêts négatifs sur la réserve, mais cela limite seulement les pertes. Cela ne crée pas de revenu. |
| Garantie bancaire au lieu d’une autorisation (communication FINMA sur la surveillance 06/2024) | Aujourd’hui, oui, au prix de la commission de garantie. Après la réforme, émettre un stablecoin lié à une seule monnaie exige l’autorisation d’établissement de moyens de paiement. |
| Une banque qui tokenise ses propres dépôts | Oui, pour une banque. Les dépôts tokenisés restent des dépôts bancaires que la banque peut prêter. Mais c’est un jeton de dépôt, pas un stablecoin au sens de la nouvelle autorisation. |
Le schéma est clair. Tout ce qui essaie de tirer plus de rendement de la réserve se heurte aux règles de réserve. Tout ce qui fonctionne gagne son argent avec le service, pas avec les fonds en attente.
Trois des modèles qui fonctionnent méritent qu’on s’y arrête :
- Une banque partenaire qui paie pour les affaires que vous lui apportez. La réserve est placée en dépôts bancaires. Une banque gagne toujours de l’argent en prêtant des francs, même avec un taux directeur à 0 % ; elle peut donc payer quelque chose pour les dépôts, les clients et les flux de paiement ou de change. Pas beaucoup cependant : des dépôts qui peuvent partir en un jour de remboursements massifs coûtent cher à une banque, et elle en tiendra compte dans son prix.
- Une infrastructure partagée. Plusieurs établissements portent les coûts ensemble. Cette option mérite un chapitre à part : voir plus bas.
- Le change. Un moyen pratique d’entrer dans le franc et d’en sortir vaut une marge sur chaque conversion, même quand détenir des francs ne rapporte rien.
Le calcul est impitoyable. Prenons une réserve de 100 millions de CHF, des coûts de fonctionnement de 2 millions de CHF par an et une marge nette de 0,05 % sur le volume de transactions payantes. Ce sont des hypothèses de planification, pas des prix de marché :
| Rendement de la réserve | Revenu de la réserve | Revenu encore nécessaire | Volume annuel de transactions payantes nécessaire |
|---|---|---|---|
| +0.50% | +0,5 million CHF | 1,5 million CHF | 3 milliards CHF |
| 0% | Rien | 2 millions CHF | 4 milliards CHF |
| -0,50 %, supporté par l’émetteur | -0,5 million CHF | 2,5 millions CHF | 5 milliards CHF |
Répercuter les taux négatifs sur les détenteurs ramène la dernière ligne à celle du milieu. Les abonnements et les frais minimums réduisent le volume nécessaire. Dans tous les cas, un stablecoin en francs vit du volume et de clients qui paient, pas de la taille de sa réserve.
7. Pas de solution ? Regardez ce que la Suisse a déjà construit
Jusqu’ici, le tableau est sombre. La réserve ne rapporte rien. Les idées astucieuses se heurtent aux règles de réserve. Et une banque qui veut son propre coin a besoin d’une société distincte dotée de sa propre autorisation, avec son propre capital et ses propres coûts, et une réserve qu’elle ne peut pas prêter.
Imaginez maintenant six banques qui le font chacune de leur côté. Six autorisations, six équipes de conformité, six audits, six coins qui se disputent le même petit marché, et pas un seul rentable. Ce n’est pas un marché. Ce sont six centres de coûts.
À moins qu’elles ne le construisent ensemble.
La Suisse a déjà rencontré ce problème : une infrastructure dont tout le monde a besoin, que personne ne peut justifier seul, et qui ne fonctionne que si tout le monde utilise la même. Deux fois, la réponse a été la même.
- SIX. La société qui exploite la Bourse suisse et une grande partie de l’infrastructure de paiement du pays appartient à environ 120 établissements financiers suisses et étrangers, qui en sont aussi les principaux utilisateurs. Aucun actionnaire ne la contrôle seul.
- TWINT. Lorsque l’application de paiement suisse a pris sa forme actuelle en 2016, ses actionnaires étaient UBS, Credit Suisse, Raiffeisen, la Zürcher Kantonalbank, PostFinance et la BCV, avec SIX. Concurrents dans la banque, partenaires dans l’infrastructure. Aujourd’hui, c’est ainsi que la Suisse paie avec son téléphone.
Regardez à nouveau qui a annoncé un bac à sable pour un stablecoin en francs suisses en avril 2026 : UBS, PostFinance, Sygnum, Raiffeisen, la Zürcher Kantonalbank et la BCV. Cinq des six étaient déjà autour de la table de TWINT.
Ils l’ont déjà fait. Pourquoi pas pour un stablecoin ?
Un établissement de moyens de paiement détenu en commun transformerait chaque faiblesse du stablecoin en francs en quelque chose que les banques peuvent supporter :
| Le problème | La réponse du consortium |
|---|---|
| La réserve ne rapporte rien | La société vit des cotisations et des frais d’utilisation payés par ses propriétaires et leurs clients. Les revenus d’intérêts, si les taux remontent, sont un bonus, pas le plan. |
| Une banque a besoin d’une société distincte dotée de sa propre autorisation | Une seule société, hors du bilan de chaque banque, exactement comme l’exige le projet suisse. La détention commune n’est pas un obstacle. |
| Coûts fixes de capital, de conformité et d’audit | Payés une seule fois, partagés par tous. Chaque banque paie une fraction de ce que coûterait sa propre filiale. |
| C’est le volume qui paie les factures | Un seul coin pour tout le marché suisse, au lieu de six coins qui se partagent les mêmes flux. |
| Les petits acteurs ne peuvent pas s’offrir une autorisation | Un accès ouvert aux autres banques et fintechs à conditions égales, comme pour TWINT et SIX. |
Les revenus viendraient de ce que les propriétaires et leurs clients paient réellement : cotisations, règlement entre établissements, frais d’émission et de remboursement là où les règles suisses les permettent, et change à l’entrée et à la sortie du franc. Rien de tout cela ne dépend de la Banque nationale suisse.
Ce n’est pas sans risque. Les consortiums peuvent mourir en comité ; la société a donc besoin d’une direction avec un vrai mandat. Des concurrents qui construisent une infrastructure commune doivent la garder ouverte et neutre, et le droit de la concurrence y veillera. Certaines banques préféreront toujours tokeniser leurs propres dépôts. Et les règles ne sont encore qu’un projet. Mais le modèle a fait ses preuves, les actionnaires se connaissent déjà, et le calcul fonctionne enfin.
8. Ce que cela signifie si vous préparez un stablecoin en francs
- Construisez le business plan sur les frais et les flux, pas sur les fonds en attente. Si le plan ne fonctionne que si la BNS relève ses taux, c’est un pari sur la politique monétaire, pas une activité.
- Intégrez les taux négatifs dans vos prix. Modélisez ce qui se passe si la BNS repasse sous zéro pendant plusieurs années, comme de 2015 à 2022, et si vos utilisateurs accepteront un solde qui diminue.
- Connaissez votre taille. Les coûts fixes ne diminuent pas avec la réserve. À 0 %, la taille seule ne vous sauve pas ; c’est le volume de transactions payantes qui le fait.
- Réfléchissez à qui porte le coin. Une banque, une plateforme d’échange ou un groupe de paiement peut porter un coin en francs comme un service. Une start-up autonome a besoin d’utilisateurs payants dès le premier jour.
La demande pour un stablecoin en francs est réelle. L’argent pour le faire fonctionner doit venir d’ailleurs que de la réserve, et la réponse la plus suisse est peut-être la plus ancienne : le construire ensemble. Vous préparez un stablecoin, ou l’autorisation qui va avec ? Écrivez à insight@fintechlex.com.
Lire toute la série sur les nouvelles licences et les stablecoins :
- Les deux nouvelles licences suisses : ce qui va à la licence de paiement, ce qui va à la licence crypto, et ce qui reste aux OAR
- EMI, MiCA et licences de stablecoin en Europe : trois régimes, et ce que change PSD3 (en anglais)
- Suisse ou UE : quelle licence suisse correspond à quelle licence européenne ?
- Stablecoins : quand même une banque a besoin d’une filiale dotée de sa propre licence (en anglais)
Sources : appréciation de la situation économique et monétaire de la BNS du 24 septembre 2026 ; données SARON d’octobre 2026 ; décision de la Réserve fédérale américaine du 16 septembre 2026 ; projet de consultation du Conseil fédéral du 22 octobre 2025 modifiant la loi sur les établissements financiers (articles 51a, 51i, 51k) et son rapport explicatif ; communiqué d’UBS du 8 avril 2026 ; structure de l’actionnariat de SIX Group ; communiqué de la BCV de 2016 sur TWINT ; annonce d’AllUnity du 2 février 2026. Les chiffres du tableau sont arrondis et donnés à titre d’illustration. Information générale, pas un conseil juridique.


